Majolique

« J’eus à peine le temps de regarder le grand patio plein de plantes et de majoliques que la femme blonde reparut avec une assiette à dessert. »

(Les Hortenses Felisberto Hernandez  – Trad . Laure Guille-Bataillon – Les lettres nouvelles, p.157)

Etoupe

« Elle avait été une des premières à se rendre compte de la venue de l’ennemi, et à discerner l’étoupe brumeuse dans les volutes de la nuit au moment où elle avait levé le store de sa chambre qui lui avaient dévoilé ce sombre tableau d’aube hivernale. »

(Le grand mystère du Bow Israel Zangwill  – Petite bibliothèque ombres, p.15)

Note

Un brouhaha de parole lui parvient de la table situé à quelques mètres derrière la sienne. Des voix de femmes auxquelles se mêle la voix d’un homme. Il comprend petit à petit que l’une des femmes tient un téléphone sur lequel elle montre des photos. Elle cherche une inspiration pour une robe de mariage, dont le thème est imposé. L’homme a l’air de s’y connaître et commente chaque image avec quelques observations techniques, précise si tel ou tel tissu, tel ou tel motif est bien typique de cet époque ou non, et indique les détails vers lesquels sa préférence se porte. Après un instant de silence, il se souvient soudain qu’il a acheté il y a peu un très beau tissu, afin de confectionner un nouveau costume à ses serveuses, une sorte de jersey rose absolument délicieux. Il n’a plus assez de chute pour lui en proposer, mais comme ils doivent aller dans la capitale bientôt, il peut tout à fait faire un détour dans le quartier spécialisé pour lui en ramener un morceau. L’une des femmes, qui doit être une amie de celle qui cherche à se faire une robe, objecte qu’elle va avoir beaucoup trop chaud dans un tel tissu, les autres ne comprennent pas, mais se rendent ensuite compte de sa méprise : le mariage n’aurait pas lieu en aout comme elle le croyait, mais en novembre. L’homme s’exclame qu’il aime beaucoup cette cape de plume, puis s’enthousiasme, sur la photo suivante, sur une resplendissante robe jaune citron. Celles d’après lui plaisent moins par contre. Ils sont soudains tous interrompu par les aboiements d’un chien de l’autre côté du bar. L’animal a vu passer à travers la vitrine une grappe de caniche en laisse. Aucun d’eux ne prend la peine de se retourner, au contraire, il continue leur chemin comme si de rien n’était. Le maître a pour sa part un mal de chien, si on puits dire, à contenir la rage de l’animal, qui, sa laisse étant attaché au pied de la table, fini par la renverser complètement. L’homme se saisit alors de sa canne, qu’il envoie plusieurs fois violemment dans l’aine de l’animal. Les serveurs qui s’étaient élancé en temporisant reste stupéfait. Ulysse entends à nouveau derrière lui la voix de l’amie qui s’exclame que ces photos sont terribles, car elles lui rappellent sa mère, à un point, ou les amies de sa mère, qui s’habillaient toutes exactement comme ça. Elle les trouvait terribles, et ne peut pas trouver çà séduisant aujourd’hui. L’homme précise que tout le monde s’habillait comme ça, et que beaucoup de chose, qui ont ensuite semblé vieillotte pendant des années sont depuis revenues, bien que ré-agencées avec d’autres tendances. C’est comme des ellipses dit-il. Il y avait de très belles choses. D’ailleurs maintenant qu’il y pense, il avait prêté à la jeune femme qui continue de compulser des photos, une magnifique robe de haute couture qui conviendrait très certainement à cette situation. La jeune femme est surprise. L’homme précise qu’elle avait prêté la robe à une amie il y a déjà bien longtemps et qu’elle ne l’avait pas récupérer – cela serait l’occasion rêvée. Comme elle ne voit pas il précise qu’il s’agit de celle qui a des marguerites en plastique qui y sont brodées. La jeune femme acquiesce c’est vrai qu’elle serait parfaite. Il répète qu’il s’agissait d’une vraie robe de haute couture. Une nouvelle voix de femme surgit soudain, peut-être plus agée, qui explique, probablement à l’homme, qu’il est l’heure de partir, puisqu’ils ont rendez-vous au restaurant dans peu de temps. L’homme demande les prix des consommations, les femmes lui disent que ce n’est pas la peine, puis comme il n’a pas compris, ou pas entendu leur réponse il leur repose la même question, ce à quoi elles répondent cette fois ci plus clairement qu’elle l’invite, que c’est normal puisqu’il les aide. Il les remercie tandis que la tablée se lève, puis pendant que la femme qui compulsait les photos se dirige vers le bar pour régler les consommations il s’arrête un instant pour discuter avec l’amie. Il lui conseille alors de ne pas porter du noir, car lorsqu’on est rondouillette, comme elle, cela donne l’impression qu’elle essaye de se cacher, ce qui est contre-productif puisqu’on ne voit alors plus que ses rondeurs. Non, il est formel, mieux vaut qu’elle ne porte que des choses colorées et excentriques, cela la mettra vraisemblablement en valeur. Il dit tout cela d’une voix douce et détachée. La jeune femme en face ne sait pas trop quoi dire.

Crimes exemplaires (Max Aub – Trad. Danièle Guibbert)

 » Je l’ai d’abord tué en rêve, ensuite je n’ai pas pu m’empêcher de le faire vraiment. C’était inévitable. »

(…)

« En vérité, je croyais qu’on ne le découvrirait jamais. Oui, C’était mon meilleur ami, sans aucun doute, et j’étais aussi son meilleur ami. Mais ces derniers temps je ne pouvais plus le supporter: il devinait tout ce que je pouvais penser. Pas moyen de lui échapper. Parfois même il me disait tout ce qui se passait dans ma tête et qui n’avait pas encore pénétré dans mes pensées. Je vivais nu. J’avais pourtant tout prévu, mais j’ai probablement laissé le corps trop près de la route. »

(…)

 » Il était plus intelligent que moi, plus riche que moi, plus généreux que moi, plus grand que moi, plus beau que moi, plus malin que moi; il s’habillait mieux, parlait mieux. Si vous ne trouvez pas que ce sont là des excuses, c’est que vous êtes fous. J’ai longtemps pensé à la manière de me débarrasser de lui mais j’ai mal fait en l’empoisonnant: il a trop souffert. Cela je le regrette, j’aurais aimé qu’il meure d’un coup. »

 

Note

C’est bizarre, dit-il soudainement, j’ai l’impression d’avoir encore mon chapeau sur la tête. Son frère qui ne comprend pas tout de suite ce qu’il essaye de lui dire, lui demande si ce n’est pas le cas. Mais si ce n’avait pas été le cas, cela n’aurait pas été bizarre, relève-t-il, alors qu’en réalité il a enlevé son chapeau depuis une heure déjà et qu’il éprouve pourtant encore au niveau de ses cheveux, ou de sa peau – il ne saurait dire –, une sensation identique à celle qu’il éprouvait lorsqu’il le portait encore. Ce n’est pas très agréable précise-t-il. Ce n’est pas la première fois, mais c’est le genre de moment auquel on ne s’habitue pas, continue-t-il, ces rares moments où il nous est permis de nous rendre compte qu’on ne peut pas tout à fait, pas raisonnablement en tout cas, faire confiance à nos sens – et qui aurait véritablement envie de faire l’expérience de ça ? Peut-être est-ce seulement la fatigue, hasarde son frère. Certes, c’est très possible, mais comment établir alors la limite, puisque le seul outil que nous puissions utiliser pour savoir à quel degré de fatigue nous en sommes et si nous pouvons faire ou non confiance à nos sens, sont nos sens eux-mêmes. Ou alors, essaye de conclure son frère, peut-être qu’en fin de compte portes-tu toujours ton chapeau. Ce dernier point les plonge un instant dans un silence perplexe. Au loin on entend encore les cris de quelques enfants, mélangés aux aboiements d’un chien. Mais César reprends. C’est vrai qu’il est fatigué. D’après ce que l’horloge prétend, il sera bientôt vingt-trois heures, et ils n’ont pas encore mangé. Vingt trois heures déjà… Comment le temps a-t-il pu passer si vite ? La journée commence à peine et la voilà finie. Ce n’est pas non plus comme s’ils avaient accomplis de grande chose. Seulement des petites tâches, une petite tâche en entraînant une autre, jusqu’à ce que la journée soit ensevelie sous cette accumulation de petites tâches. Il s’est levé en même temps que le soleil, pense-t-il, et le voilà qui se couche avant nous. Comme son frère ne répond rien, il dit à voix haute ce qu’il vient de penser. Le soleil lui-même dort plus que nous, lui qui ne dort pourtant pas beaucoup en ce moment. Il ajoute qu’il a l’impression, en ne faisant que ces petites tâches sans importances, et ce même lorsqu’il s’agit de tâche pourtant essentielle, de ne rien accomplir. Nous n’avons pas d’autres buts dans notre existence que de nous faire perdurer nous-mêmes et notre propre confort. Son frère n’aime pas quand il se plaint comme cela, il trouve en général que ces plaintes sont elles-mêmes la base sur laquelle repose tout ce confort. Si ce que disait César était vrai, s’il le pensait disons viscéralement, il ne vivrait plus de la sorte pense-t-il secrètement. Il ne sait pas comment dire ce genre de chose – la plupart du temps, il préfère ne rien dire. Qu’obtiendrait-il de toutes façons.

Les parquets grincent la nuit 1.1

Ce soir encore, Suzanne a eu beaucoup de mal à s’endormir, si tant est qu’elle le soit, car il s’agit pour l’heure d’un sommeil léger, brumeux, dont elle semble s’extirper par instant. Ses pensées sont tenaces. Elles passent inlassablement d’un point à un autre, sans pouvoir se fixer sur aucun.

Le futon sur lequel elle est allongée est installé à même le sol ; elle avait prêté le sommier à un ami quelques mois auparavant, alors qu’elle ne s’en servait plus, et lorsque ce vieux matelas était devenu la seule solution pour Pierre de retrouver le sommeil, elle n’avait pas eu à cœur de le récupérer. Et c’est vrai qu’il est plutôt confortable, comme ça. Elle s’étonne de dormir encore dessus, même si ce n’est plus que de temps en temps. Elle n’a pas tellement d’objets qui ont, comme celui-ci, survécu ou perduré si longtemps, en dépit des circonstances, ou de leur fabrication. Elle se souvient encore très bien du soin et des hésitations avec lesquelles elle avait fait son choix. Elle habitait à cette époque encore chez ses parents. C’était la première fois qu’elle s’offrait véritablement quelque chose. Le sommeil était déjà pour elle quelque chose de compliqué. Elle voulait un grand lit, mais comme sa chambre n’était pas très grande, il fallait pouvoir le plier. Pour le reste, à moins de pouvoir dormir plusieurs jours dessus, ce qui n’était semble-t-il pas possible, elle n’avait aucune idée des critères qui permettait de déterminer celui qui lui conviendrait ou non. Elle avait finalement, bien qu’elle détestât être prise à partie dans les magasins, suivi les conseils avisés d’un vendeur. Elle ne se rappelle aujourd’hui, ni de son visage, ni ce qu’il lui avait dit, à regrets. Elle se souvient par contre très bien du magasin, spécialisé dans les futons, qui était situé au rez-de-chaussée du centre commercial dans lequel elle travaillait cet été-là. Elle passait devant tous les jours. Il avait été quelques jours plus tard – dans ses souvenirs, mais est-ce seulement possible ? – remplacé par une grande chaîne de cosmétique bio. Cette disparition rapide, semblable dans son esprit à un mirage qui se dissipe, avait, à la suite d’une association inconsciente qu’elle ne comprend que maintenant, comme pourvu son lit d’une aura magique. Son prix lui paraissait d’ailleurs considérable, il représentait peut-être un tiers de son salaire d’alors – la monnaie ayant depuis changé, elle n’avait aucune idée précise de ce à quoi cette somme correspondrait aujourd’hui. Le matelas n’a presque rien perdu de son caractère, et à chaque fois qu’elle s’assoit dessus, elle est encore surprise qu’il soit aussi rude au premier abord. Mais il s’agit selon elle d’une impression trompeuse. Sans cette résistance, cet appui, elle trouve les matelas trop mous. On s’y noie. Alors que sur celui-là, elle avait plutôt l’impression de s’écraser lentement, le poids de l’air pesant soudain sur elle, et de le traverser jusqu’à basculer quelque part, dans le vide peut-être.

L’odeur qu’il dégage n’a pas non plus tellement changé – une odeur lourde, presque moite, sans doute due au coton. Elle ne l’a jamais retrouvée nulle part ailleurs, si bien qu’à chaque fois qu’elle s’allonge encore dessus, notamment lorsqu’elle est comme cette nuit dans une obscurité presque totale, et qu’elle retrouve tel quel ces sensations, ou leur semblant, le temps se recroqueville ; il lui suffirait d’allumer la lumière pour qu’elle se retrouve à nouveau dans sa chambre d’adolescente, la voix monocorde crachouillant comme chaque nuit de la radio posée juste à côté, sur la cagette qui lui servait de table de nuit, et sans laquelle elle ne trouvait presque jamais le sommeil ; ou dans l’appartement de la rue Poulet, durant l’une de ces nuits où Gaspard venait chez elle, lui qui s’endormait toujours en premier tandis qu’elle restait toujours seule, les yeux grands ouverts pendant un laps de temps interminable – et comment aurait-elle pu s’endormir alors que lui dormait d’un sommeil si profond juste à côté d’elle, sans faire un seul mouvement, ni aucun bruit, qui plus est dans cet appartement lui-même parfaitement insonorisé, au-delà du raisonnable, si bien qu’elle avait régulièrement, lorsqu’elle errait depuis trop longtemps sans trouver le sommeil, l’impression glaçante que lui était soudain mort et qu’ils se trouvaient en fait enfermés dans son cercueil ; ou plus tard encore, dans celui de la rue T., à quelques pâtés de maisons seulement d’ici, lorsque (machin) l’avait enfin quitté et qu’elle avait dormi les jours suivants dans le salon, sur ce vieux matelas qui ne leur servait plus à l’époque que de canapé, nuit merveilleuse où elle avait si bien dormi qu’elle n’entendait même pas la porte lorsque lui rentrait au milieu de la nuit. Elle pouvait énumérer tant de nuits. Combien d’insignifiantes a-t-elle encore oubliées, et qui sont pourtant là.

Pour sa part, elle n’aime pas quand la chambre est plongée dans une obscurité presque totale. Elle préfère quand les rideaux entrouverts laissent la lumière de la lune, ou des réverbères selon l’endroit où elle dort, projeter ses découpages sinueux sur les murs ou le plafond, tout comme elle aime  le matin quand les rayons du soleil lui picorent la peau. Mais Pierre dort mieux dans le noir. Les nuits à côté de lui sont comme des batailles. Il remue continuellement, se tournant sans arrêt d’un côté puis de l’autre. Parfois il se relève en surgissant des draps, farfouille à la recherche de son doudou – un carré de lange qu’il fait glisser entre ses doigts jusqu’à se saisir d’un coin dont il se sert pour effleurer sa peau – avant de s’effondrer plus loin. Parfois, il se déploie et reste quelques minutes, guère plus, étendu comme une étoile de mer ; puis il se pelotonne et c’est comme s’il cherchait à nouveau à enfouir sa tête dans le matelas. Ces mouvements l’attendrissent et l’irritent à la fois. Par moment, ces gestes ensommeillés sont si brusques qu’ils la font sursauter. Elle le roule alors en boule et l’immobilise une bonne fois pour toute, en sifflant dans son oreille quelques mots d’ordre confus. Il geint un instant puis semble se calmer. Mais ça ne dure jamais longtemps et il finit toujours, l’air de rien, par se faufiler entre ses bras pour rouler un peu plus loin.

Elle n’a plus aucune idée du temps qui s’est déjà écoulé, ni si elle a dormi ou non. D’expérience, elle sait qu’il vaut mieux ne pas regarder. Le voudrait-elle, qu’elle ne le pourrait pas. Ses muscles sont de toute façon maintenant trop petits pour ses os. Elle voudrait s’étirer mais n’en a pas la force. Voilà ce que c’est que la carcasse d’un cheval mort, pense-t-elle, une volonté sans plus aucun pouvoir pour la soulever. La nuit rumine. Pour s’échapper, Il faudrait avoir la patience de devenir herbe ou cailloux. Ou bien être emportée dans la terre par la pluie. Redevenir boue. Y pétrir à nouveau un visage, un autre visage, d’autres yeux, une autre bouche, un autre corps et attendre, attendre, et attendre encore. Y délinéer des paupières peut-être. Elle reconnait les pupilles. C’est le bébé d’un couple d’ami. Elle l’a toujours trouvé étrange.

La panthère (Serge Pitol / Trad. André Gabastou)

« Il avait bu plus des trois quarts de la bouteille sans y trouver son compte, c’est-à-dire s’enivrer, s’oublier, n’accédant tout au plus qu’à une certaine confusion de dates et d’événements, de politesses et de trahisons, de phrases et de faits extraits du riche trésor de sa mémoire. Quelque part en nous, crut-il entendre, tout est toujours ici et maintenant. Le passé ne s’écoule pas, il stagne, s’arrête, se fige, ses contours sont parfaitement définis et, à un moment précis (un instant dont le choix n’a rien à voir avec la volonté ou le désir), il surgit pour sauver ou condamner la personne en qui il est logé. Craignant des révélations dont il avait le pressentiment, il essayait d’écorner, de ternir les souvenirs. »

Nivose 1.1.2

Dès ses premiers pas dehors, William est surpris par ce froid acéré. Il ne s’attendait pas à un tel contraste, même à cette période de l’année. Hier, il faisait encore très doux. Il regrette très vite d’avoir oublié ses gants. Mais il n’aime pas revenir sur ses pas. Il n’aime pas non plus partir, et lorsqu’il le fait, c’est toujours de manière précipité, en enfournant quelques affaires dans un sac, puis en s’engouffrant dans la foulée dans l’escalier. On oublie de toute façon toujours quelque chose – du moins le croit-il –  mieux vaut ses gants, dans son esprit cela le préserve d’avoir oublié quelque chose de plus important.

Nivose 1.1

Dès ses premiers pas dehors, William est surpris par ce froid acéré. Le contraste est rude, la veille, il faisait encore très doux. Jamais il n’aurait pensé que les températures puissent descendre si brusquement, même à cette période de l’année. Il regrette très vite d’avoir oublié ses gants. Mais il n’aime pas revenir sur ses pas. Il n’aime pas non plus partir, et lorsqu’il le fait, c’est toujours de manière précipité, en enfournant quelques affaires dans un sac, puis en s’engouffrant dans la foulée dans l’escalier. On oublie de toute façon toujours quelque chose – du moins le croit-il –  mieux vaut ses gants, dans son esprit cela le préserve d’avoir oublié quelque chose de plus important.

Pour la première fois depuis des semaines, la ville lui semble démunie. Les voitures garées le long du trottoir sont presque toutes recouvertes d’un épais voile de givre. Les poubelles débordent de détritus. La plupart sont entourées d’une immense forêt de bouteilles vides qui par endroit ne laisse pratiquement aucun passage – certaines, poussées par un souffle torve, roulent ça et là sur le sol, parfois jusqu’aux caniveaux. Les vitrines devant lesquelles il passe sont pour leur part embuées, il ne voit rien à travers, sinon l’éclairage sourd et orangé, parfois percé par une ombre oblongue. Les rues sont aussi désertes. Ailleurs, c’est une ambiance qu’il aurait certainement prisée. Mais à chaque fois qu’il aborde ce quartier, ou presque, une crainte obscure s’empare de lui. Au fond, il n’a jamais réussi à se départir complétement de ce qu’il a ressenti la première fois qu’il s’y est aventuré. Il ne connaissait alors pas du tout la ville et devait se rendre de la gare à l’auberge de jeunesse, à peu près situé à l’exact opposé. Il n’avait quasiment plus d’argent en poche, et comme de toute façon il considérait, et considère encore, que la meilleure façon d’appréhender un lieu était plutôt de l’arpenter, il avait naturellement décidé de marcher pour se rendre de l’un à l’autre. Il s’était pourtant rapidement englué dans les rues de ce quartier. De prime abord, elles n’avaient rien de particulier. Comme dans beaucoup de villes, il s’agissait de longues artères parfaitement rectilignes et sans aucun dénivelé. Mais elles étaient si longues qu’il n’en voyait pas la fin. La ville semblait s’étendre, indécise, à mesure de son avance. A chaque fois qu’il tournait, il découvrait la même rue, bordée à quelques détails près des mêmes immeubles vaguement Haussmanien, et tendant toutes, quelle que soit leur direction, vers le même horizon vide, comme si le sol s’arrêtait brusquement au loin. Elles étaient d’autant plus vertigineuses qu’elles ne se déployaient pas au sein d’un quadrillage, mais dans un improbable enchevêtrement qui lui rappelle, lorsqu’il le regarde sur une carte, celui des baguettes d’un mikado au commencement d’une partie. Il s’était senti pris au piège, et s’il ne s’était pas complètement perdu, c’était seulement grâce au petit point bleu qui indiquait sa position sur l’écran de son téléphone portable. Il ne l’avait plus quitté des yeux. Depuis, il s’agit surtout pour lui d’une immense zone de transit, hermétique, dont la seule utilité est de faire la jonction entre plusieurs pôles importants de la ville – entre son logement et son travail par exemple, certains de ses amis, ou encore comme aujourd’hui, avec la gare.

Quand il empreinte maintenant ce chemin, son esprit s’arrête un instant sur la petite bibliothèque municipale rencognée à quelques rues. Il a beau trouver l’endroit insignifiant, voire parfois même antipathique – il n’a, de mémoire, encore jamais déniché aucun livre à y emprunter – dès qu’il s’en approche, quels que soient son but ou ses expériences passées, il ne peut s’empêcher de faire un léger détour pour s’y arrêter. Il trouve en général pour justifier son choix des raisons plus ou moins fallacieuses. Aujourd’hui, il se dit qu’il n’a emporté dans son élan qu’un seul livre, un essai, sans être maintenant certain d’avoir l’énergie, ou l’envie, nécessaire pour s’y plonger. Cette absence de choix lui paraît désormais périlleuse, surtout au regard du trajet potentiellement long qu’il s’apprête à faire.

Le bâtiment ne paye pas de mine. Légèrement en retrait, il jure un peu avec le reste du quartier. De loin ce n’est qu’un gros bloc de béton d’un seul étage, assez frustre, à l’origine certainement d’un blanc tranchant mais désormais tacheté de tristes dégoulinures noires. La majeure partie de la façade est occupée par l’entrée et la sortie du parking de l’immeuble attenant. L’intérieur s’avère tout aussi sommaire : une pièce principale relativement petite, non pas, comme on peut si attendre de l’extérieur, rectangulaire, mais plutôt trapézoïdale. Elle est départagée par un dédale de rayons étroits. Le plafond est bas et, comme il n’y a pas d’autres fenêtres que la vitrine sale qui donne de plein pied sur la rue, parsemée çà et là de minuscules spots jaune-orangés, plus ou moins puissants. Ils maintiennent le lieu dans une relative obscurité, morne et aqueuse, qui donne l’impression qu’il pleut quel que soit le temps dehors. La décoration est dépouillée, mais quelques vestiges discrets – dissimulés à première vue dans le décor et qui ne frappent que lorsqu’on les prend isolément – comme les quelques tables en formica, la moquette marronnasse, les murs un peu saumonés, ou encore, à gauche de l’entrée, dans une alvéole faisant office de coin-presse, des sièges informes en mousse d’un vert vif, donnent à l’ensemble un parfum désuet, pas assez lointain pour être déjà attachant, mais plus assez proche non plus pour être encore familier.

A l’intérieur, il fait déjà beaucoup trop chaud. Il en profite pour retirer son bonnet, qu’il enfonce dans sa poche.

Il y a des lieux comme ça, se dit-il en attrapant sans vraiment y porter son attention le dernier numéro d’une revue culturelle quelconque, des lieux contraires, qui nous attirent sans qu’on sache pourquoi. Ils sont banals, voire ternes, ou même agaçants, on le sait, on y est déjà entré, on a déjà été déçu, énervé, une fois, deux fois, douze fois même peut-être, et on y retourne pourtant encore, à chaque occasion, si bien qu’il doit malgré tout s’y trouver quelque chose, ne serait que le filet d’un chant de sirène quelconque, suffisamment fort pour nous y attirer encore et encore mais jamais assez pour nous y retenir, ou nous convaincre… C’est une histoire de détail, continue-t-il en feuilletant d’un œil distrait un hebdomadaire d’information générale, de loin, quelque chose nous magnétise, on est saisi par un point précis, un éclat, qu’on reconnait et qu’on a sans doute associé à quelque chose, comme un mécanisme qui nous conduit presque par réflexe à nous en approcher systématiquement, mais de près on ne voit plus rien d’autre que ce qui nous irrite, on bute dessus et, quoiqu’on ait pensé y trouver en premier lieu, on en repart bredouille en se jurant de ne plus y mettre les pieds. C’est comme ces feuilles de chou, conclut-il alors qu’il n’arrive à porter son attention sur aucun article, on ne les feuillette plus que par habitude ; parce qu’on a par le passé déjà trouvé des choses nous paraissant importantes dans des endroits similaires, et, comme on ne sait désormais plus où les trouver mais qu’on ne peut se résoudre à leur disparition, on revient sur nos pas, on regarde au dernier endroit où on les avaient vues. Ou alors est-ce le seul et obscur plaisir de perdre son temps pour rien ?

Il est sur le point de refermer le journal quand son attention s’arrête sur une photo aussi sobre que singulière. L’objet qu’elle reproduit –  un poignard – est capturé sur un fond complétement noir, presque à l’échelle 1:1/ (réel). L’image a un piqué inhabituel pour ce genre de publication. Sa présence dans la rubrique qu’on a coutume d’appeler « disparitions » mais qui s’appelle ici « Carnet noir » a quelque chose d’inattendu. Le titre de l’article qu’elle accompagne annonce la mort d’un vieil algérien, dont le fait d’arme, si l’on peut dire, serait d’avoir été le possesseur du poignard représenté et dont le destin était lié à un vieux dirigeant d’extrême droite français. Il est précisé dans les premières lignes que cet homme est décédé d’une embolie pulmonaire à peine quelques jours plus tôt, à Alger, à l’âge de 67 ans. Il était devenu tristement célèbre, apprend William alors qu’il parcourt ces lignes, lorsqu’il avait révélé son histoire dix ans plus tôt, à la veille d’un scrutin déterminant dans lequel était engagé le leader politique déjà susnommé. Les événements dont il avait alors témoignés prenaient place durant la guerre d’Algérie. Une nuit,  une patrouille de l’armée française avait surgi au domicile qu’il occupait à cette époque avec sa famille. Il s’agissait d’un groupe de parachutistes, mené par un homme « grand, fort, et blond » qu’ils appelaient tous « mon lieutenant », se souvient-il. Ils soumirent son père à la torture, qu’on désigne alors pour des raisons sinistres la question, afin qu’il leur révèle les noms de son réseau du FNL (en tout lettre ?). Ils le torturèrent toute la nuit durant, en vain, puisqu’ils n’obtinrent rien d’autre que sa mort. Le jeune homme, témoin du drame avec ses cinq frères et sa mère, trouva le lendemain matin un poignard semble-t-il oublié par ce « lieutenant » et le cacha « sans trop savoir pourquoi » avoue-t-il bien des années plus tard, dans le boitier du compteur électrique. Il garda le secret alors même que la patrouille revenait fouiller sans succès les lieux, puis durant les quarante années suivantes jusqu’à ce qu’il se sente obligé par les circonstances de révéler son histoire. Le journaliste explique encore que le poignard était depuis lors dans le coffre-fort de l’avocat de son journal, ayant servi de pièce à conviction dans un procès en diffamation intenté contre eux à la suite de cette première publication par le leader politique en question – en vain également, est-il au passage précisé, puisqu’il l’avait perdu, comme l’appel et le pourvoi en cassation qui avait suivi. Selon le souhait de son possesseur clandestin, l’arme serait rapatriée en Algérie afin d’être exposée au musée des moudjahidines. Le dernier paragraphe précise simplement des informations intimes sur la vie que le jeune garçon avait menée depuis cette nuit terrible.

Son attention s’attarde encore sur le fameux poignard. On peut lire gravés distinctement sur le fourreau, les initiales du prénom et le nom en toute lettre du leader politique, et sur la ligne juste en dessous « 1er Rep ». Il était précisé dans l’article que ce modèle avait été fabriqué dans la Ruhr dans les années trente et qu’il était alors destiné aux jeunesses hitlériennes. Deux autres photos en fin d’article révèlent le visage du disparu, l’une lorsqu’il était jeune, et l’autre, juste à côté, sur laquelle il apparaît déjà plus vieux – une photo d’identité en noir et blanc de bien mauvaise qualité. Le contraste entre ce visage fantomatique, déjà presque effacé, et la précision de l’arme qu’il a soigneusement soustrait, sa présence minérale, inaltérée, est redoutable. Sans y penser, il photographie avec son téléphone portable le nom et le prénom de ce désormais-disparu, puis la photo de l’objet. C’est comme un relais, pense-t-il en repliant avec soin le journal avant de le reposer en tête du compartiment correspondant. Ceci accompli, il se déleste de son lourd sac à l’entrée d’un rayon.

Comme à chaque fois, quelques coups d’œil lui suffisent à lui rappeler tout ce qui lui déplait ici. Plus qu’un manque d’exigence, c’est l’absence de soin qui le désole.

LE MASQUE DE LA MORT ROUGE

LA « Mort Rouge » avait longuement ravagé le pays. Aucune infection n’avait jamais été aussi funeste, ou si atroce. Le sang était son Avatar et son sceau – la rougeur et l’horreur du sang. Il y avait des douleurs aigües, et des vertiges soudains, et des saignements abondants au niveau des pores, jusqu’à dissolution. Des taches pourpres, sur le corps et tout particulièrement sur le visage de la victime, étaient la marque du fléau et le coupaient de l’aide et de la sympathie de ses semblables. Et la crise entière, du déclenchement à la conclusion de la maladie, était l’affaire d’une demi-heure.

Mais le Prince Prospero était heureux et intrépide et avisé. Quand ses terres furent à moitié dépeuplées, il rassembla autour de lui un millier d’amis vigoureux et guillerets parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et avec eux se retira dans l’isolement profond de l’une de ses abbayes fortifiées. Il s’agissait d’une construction vaste et magnifique, création conforme au goût excentrique et néanmoins majestueux du prince. Une solide et haute muraille l’encerclait. Cette muraille avait des portes en acier. Les courtisans, une fois entrés, apportèrent des fourneaux et des marteaux massifs et soudèrent les verrous. Ils décidaient d’interdire tout moyen d’entrée ou de sortie aux brusques impulsions de désespoir ou à la frénésie qui régneraient à l’intérieur. L’abbaye était largement approvisionnée. Avec de telles précautions les courtisans pouvaient braver la contagion. Le monde extérieur prendrait soin de lui-même. En attendant c’était folie de s’attrister, ou de penser. Le prince avait fourni tous les instruments de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des improvisateurs, il y avait des danseurs de ballet, il y avait des musiciens, il y avait la Beauté, il y avait du vin. Tout ceci, et la sécurité, étaient à l’intérieur. A l’extérieur, il y avait la « Mort Rouge ».

Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de cette réclusion, et alors que l’épidémie sévissait le plus furieusement dehors, que le Prince Prospero gratifia ses mille amis d’un bal masqué d’une splendeur tout à fait inhabituelle.

Ce fut un spectacle voluptueux que cette mascarade. Mais d’abord laissez-moi décrire les pièces où elle eut lieu. Il y en avait sept – une suite impériale. Dans la plupart des palais, cependant, de telles suites forment une perspective longue et droite, où les portes pliantes sont escamotées de chaque côté le long du mur, de sorte que la vue de toute la profondeur soit à peine entravée. Ici, le cas était très différent ; comme on aurait pu l’attendre au vu de l’amour du duc pour le bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées que le regard n’en embrassait qu’à peine plus d’une à la fois. Il y avait un brusque virage tous les vingt ou trente mètres, et à chacun de ces virages un nouvel effet. A gauche et à droite, au centre de chaque mur, une grande et étroite fenêtre Gothique donnait sur un corridor clos qui longeait les méandres de la suite. Ces fenêtres étaient en verre teinté dont la couleur variait en fonction de la nuance dominante dans les décorations de la chambre sur laquelle elle s’ouvrait. Celle à l’extrémité orientale était tapissée, par exemple, en bleu – et d’un bleu éclatant étaient ses fenêtres. La seconde chambre était pourpre, que ce soient ses ornements ou ses tapisseries, et à cet endroit les vitres étaient pourpres. La troisième était entièrement verte, tout comme l’étaient ses croisées. La quatrième était meublée et éclairée en orange – la cinquième en blanc – la sixième en violet. La septième salle était minutieusement enveloppée de tentures de velours noir qui couvraient tout le plafond et les murs, tombant en plis lourds sur un tapis de la même étoffe et de la même teinte. Mais dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait pas aux décorations. Les carreaux étaient ici écarlates – une couleur intense et sanguinolente. Or, dans aucune des sept salles il n’y avait de lampe ou de candélabre, au milieu de la profusion d’ornements dorés qui se trouvaient éparpillés çà et là ou qui pendaient des lambris. Il n’y avait aucune sorte de lumière émanant d’une lampe ou d’une bougie à l’intérieur de cette suite de chambres. Mais dans les corridors qui suivaient la suite, se dressait, en face de chaque fenêtre, un lourd trépied, supportant un braséro de feu, qui propageait ses rayons à travers les vitres teintées et illuminait les pièces de manière éblouissante. Ainsi était produite une multitude de manifestations fantasques et chatoyantes. Mais dans la chambre occidentale, ou chambre noire, l’effet de la lueur des flammes, qui ruisselait sur les tapisseries sombres à travers les vitres teintées de sang, était horrible à l’extrême, et produisait une apparence si farouche sur les visages de ceux qui y entraient, que peu dans cette troupe étaient assez audacieux pour faire ne serait-ce qu’un pas en son sein.

C’était dans cette salle, également, que se trouvait contre le mur ouest, une gigantesque horloge en ébène. Son pendule se balançait d’un côté à l’autre avec un cliquetis sourd, lourd, monotone ; et quand l’aiguille des minutes avait fait le tour du cadran, et que l’heure allait sonner, alors s’élevait des poumons d’airain de l’horloge un son clair et fort et profond et extrêmement musical, mais d’une tonalité et d’une emphase si particulière, qu’à chaque fin d’heure, les musiciens de l’orchestre étaient contraints de faire une pause, momentanément, dans leur représentation, et de prêter attention à ce son ; et par conséquent les danseurs cessaient inévitablement leur progression ; et il y avait un bref trouble au sein de toute cette troupe enjouée ; et, tandis que le carillon de l’horloge sonnait encore, on pouvait observer que les plus frivoles devenaient pâles, et que les plus âgés et tranquilles passaient leurs mains sur leur front, comme dans une rêverie ou une méditation embrouillée. Mais quand les échos avait complètement cessé, un léger rire envahissait aussitôt l’assemblée ; les musiciens se regardaient entre eux et souriaient comme de leur propre nervosité et sottise, et, les uns aux autres, ils se faisaient tout bas le serment qu’au prochain carillonnement de l’horloge il ne se produirait en eux aucune émotion similaire ; et alors, après un laps de soixante minutes, (qui contient les trois mille six cent secondes du Temps qui passe,) voici qu’arrivait une fois encore le carillonnement de l’horloge, alors suivi du même trouble et du même frisson et de la même rêverie qu’avant.

Mais, en dépit de ces choses, c’était une festivité enjouée et magnifique. Les goûts du duc étaient curieux. Il avait un bon coup d’œil pour les couleurs et les effets. Il dédaignait les decora d’ordinaire à la mode. Ses intentions étaient audacieuses et impétueuses, et ses conceptions brillaient d’un lustre barbare. Certains l’auraient cru fou. Ses partisans sentaient qu’il ne l’était pas. Il était nécessaire de l’entendre et de le voir et de le toucher pour être sûr qu’il ne l’était pas.

Il avait, à l’occasion de cette grande fête, dirigé en grande partie les embellissements provisoires des sept chambres ; et c’était ses propres inclinations qui avaient donné aux travestissements leur caractère. Croyez-bien qu’ils étaient grotesques. Il y avait beaucoup d’éclat et de paillettes et de piquant et de fantasmagorie – une grande partie de ce qui a été vu depuis dans «Hernani». Il y avait des silhouettes arabesques avec des membres et un attirail mal assorti. Et des fantaisies délirantes faites de manière extravagante. Il y avait beaucoup de beauté, beaucoup de licence, beaucoup d’étrangeté, un soupçon de terrible, et rien de tout cela n’aurait pu éveiller le dégoût. Allant et venant dans les sept chambres paradaient, en réalité, une multitude de rêves. Et ceux-ci – les rêves – s’agitaient ici et là, prenant la couleur des pièces, et faisant passer la musique déchaînée de l’orchestre pour l’écho de leurs pas. Seulement, voilà bientôt que sonne l’horloge d’ébène qui se trouve dans le salon de velours. Et alors, pour un moment, tout s’arrête, et tout est silencieux, hormis la voix de l’horloge. Les rêves sont transis sur place. Mais les échos du carillon s’amenuisent – ils n’ont duré qu’un instant – et un rire léger, à peine retenu, plane après eux alors qu’ils s’éloignent. Et la musique enfle maintenant à nouveau, et les rêves revivent, et s’agitent çà et là plus joyeusement que jamais, prenant la couleur des nombreuses fenêtres teintées à travers lesquelles ruissellent les rayons des trépieds. Mais dans la chambre qui se trouve la plus à l’ouest des sept, aucun des masques n’ose désormais s’y aventurer ; car la nuit tombe ; et qu’une lumière plus rougeoyante se répand à travers les vitres teintées de sang ; et que la noirceur des draperies ténébreuses effraie ; et que, pour celui dont les pieds s’échoueraient sur le tapis ténébreux, résonne dans l’horloge d’ébène toute proche un tintement sourd, plus solennellement emphatique que tout ce qui arrive aux oreilles de ceux qui se livrent aux réjouissances plus éloignées des autres salles.

Ces autres salles étaient au contraire surpeuplées, et en elles battaient fiévreusement le cœur de la vie. Et les festivités se poursuivaient en tourbillonnant, jusqu’à ce que se déclenche finalement dans l’horloge la sonnerie de minuit. Alors la musique cessa, comme je l’ai dit ; et la progression des danseurs fut interrompue ; et il y eut comme précédemment un arrêt inconfortable de toutes choses. Mais dorénavant, douze coups devaient être sonnés par les cloches de l’horloge ; et il est donc possible, que des pensées se soient glissées en plus grand nombre, et plus longuement, dans les méditations de ceux qui étaient pensifs parmi ceux qui festoyaient. Et il est donc aussi possible, qu’avant que le dernier écho du dernier carillon ait complétement sombré dans le silence, quelques personnes dans la foule aient eu le temps de prendre conscience de la présence d’une silhouette masquée qui n’avait retenu l’attention d’aucune personne jusqu’alors. Et, la rumeur de cette nouvelle présence s’étant elle-même propagée à l’entour en chuchotement, s’éleva finalement de toute la troupe un vrombissement, ou un murmure, exprimant la désapprobation et la surprise – et ensuite, pour finir, la terreur, l’horreur, et le dégoût.

Dans une assemblée de chimères telle que je l’ai dépeinte, on peut tout à fait supposer qu’aucune apparition ordinaire n’aurait pu provoquer une telle sensation. En vérité la licence de cette mascarade était presque illimitée ; mais la silhouette en question se révélait plus Hérode qu’Hérode, et était allée au-delà des limites même du décorum indéfini du prince. Il existe dans le cœur des plus téméraires des cordes qui ne peuvent être touchées sans émotion. Même chez les plus insensibles, pour qui vie et mort sont des plaisanteries équivalentes, il y a des sujets sur lesquels aucune plaisanterie ne peut être faite. Toute la troupe, d’ailleurs, semblait ressentir maintenant profondément que sous le costume et derrière l’allure de cet étranger n’existait ni présence d’esprit ni bienséance. Cette silhouette était grande et décharnée, et enveloppée de la tête au pied de la tenue des morts. Le masque qui dissimulait le visage ressemblait si bien à celui d’un cadavre raidi que l’examen le plus minutieux aurait eu des difficultés à déceler la supercherie. Et encore, tout cela aurait pu être enduré, sinon approuvé, par les festoyeurs fous à l’entour. Mais l’histrion était allé jusqu’à endosser les caractères de la Mort Rouge. Son vêtement était tacheté de sang – et son large front, comme les traits de sa figure, étaient aspergés de l’horreur écarlate.

Quand les yeux du Prince Prospero tombèrent sur cette image spectrale (qui dans un mouvement lent et solennel, comme pour tenir plus pleinement son rôle, déambulait d’un pas raide au milieu des valseurs) on le vit pris d’une convulsion, dans un premier temps avec un fort frisson soit de terreur soit de dégoût ; mais, par la suite, le front rougi de colère.

« Qui ose ? » demanda-t-il d’une voix rauque aux courtisans qui se tenaient près de lui – « qui ose nous insulter avec cette moquerie sacrilège ? Saisissez-le et démasquez-le – que nous puissions savoir qui nous devrons pendre aux remparts, au lever du soleil ! »

C’était dans la chambre orientale, ou chambre bleue, que se tenait le prince Prospero alors qu’il prononçait ces mots. Ils retentirent dans les sept pièces haut et fort – car le prince était un homme robuste et intrépide, et que la musique était devenue silencieuse au signe de sa main.

C’était dans la pièce bleue où se tenait le prince, un groupe de courtisans pâles à ses côtés. Tout d’abord, alors qu’il parlait, il y eut un léger mouvement de précipitation du groupe en direction de l’intrus, qui, à ce moment-là, se trouvait justement à portée de leur main, et qui maintenant, d’un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de l’orateur. Mais étant donné la crainte certaine et indéfinissable que la présomption folle de l’histrion avait inspiré à tous les convives, il ne s’en trouva pas un pour tendre la main afin de le saisir ; si bien que, sans obstacle, il passa à un mètre de la personne du prince ; et, pendant que la vaste assemblée, comme prise d’un seul et même élan, s’écartait du centre des pièces vers les murs, il poursuivit son chemin sans interruption, mais avec le même pas solennel et mesuré qui l’avait distingué la première fois, de la chambre bleue jusqu’à la pourpre – de la pourpre jusqu’à la verte – de la verte jusqu’à l’orange – et de celle-ci jusqu’à la blanche – et de celle-là jusqu’à la violette, avant qu’un mouvement résolu ne soit fait pour l’arrêter. Ce fut ensuite, cependant, que le Prince Prospero, exaspéré par la colère et la honte de sa lâcheté momentanée, se précipita à travers les six chambres, sans que nul ne le suive en raison d’une terreur mortelle qui les avait tous saisis. Il avait brandi un poignard nu, et s’était approché, impétueusement, à trois ou quatre pas de la silhouette qui battait en retraite, lorsque cette dernière, ayant atteint l’extrémité de la salle de velours, se tourna soudainement et affronta son poursuivant. Il y eut un cri aigu – et le poignard tomba en étincelant sur le tapis ténébreux, sur lequel, aussitôt après, se prosternait dans la mort le Prince Prospero. Ensuite, rassemblant le courage farouche du désespoir, une foule de fêtards se jeta immédiatement dans la salle noire, et, saisissant l’histrion, dont la haute silhouette se tenait droite et immobile à l’ombre de l’horloge d’ébène, ils eurent le souffle coupé par une terreur inexprimable en découvrant que ce linceul sépulcral et ce masque cadavérique, qu’ils attrapèrent avec une si violente brutalité, étaient dépourvus de toute forme tangible.

Et à cet instant fut reconnue la présence de la Mort Rouge. Elle était venue comme un voleur dans la nuit. Et un par un, les fêtards tombèrent sur les lieux maculés de sang de leur fête, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute. Et la vie de l’horloge d’ébène se retira avec celle du dernier de ces joyeux. Et les flammes des tripodes s’éteignirent. Et l’Obscurité et la Déchéance et la Mort Rouge étendirent sur tout une domination sans limite.

FIN